Ángela Lobato del Castillo

Violoncelliste Baroque

Texte écrit par G.A. Chaves 

Traduction en français par A. Barbet

Entretien réalisé en Décembre 2020

Publié en Janvier 2021

Dans mon travail artistique, je me suis toujours intéressé à ce que le passé peut enseigner au présent et la manière dont nous, les humains, exprimons nos expériences. L’humanité (majoritairement) urbaine de 2021 peut-elle encore avoir une manière de se rapporter aux sentiments exprimés dans la poésie pastorale, par exemple ?

 

La violoncelliste espagnole Ángela Lobato del Castillo est une interlocutrice idéale si vous voulez entrer en territoire inconnu, car elle-même a passé sa vie en travailler à créer des liens dans le présent à travers la musique ancienne.

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Photo credit: Clara Anastasi

« L’isolement physique de cette année (2020) nous a poussés à imaginer d’autres formes de connexion, en créant d’une manière ou d’une autre une collaboration psychique entre nous pour traverser la vie quotidienne et professionnelle. »

 

La musicienne a déménagé à New York en 2019 pour étudier à Juilliard, mais son séjour là-bas a été écourté en raison de la Covid19. Pourtant, elle a trouvé l’expérience enrichissante : « Originaire d’Espagne, je suis allée dans une école italienne, puis j’ai étudié à Londres. Mon éducation fut principalement européenne et mon expertise eurocentrique. Et même si c’est mon identité, je ne voulais pas me restreindre à cette sphère. J’avais besoin d’une autre perspective. »

 

Outre la formation musicale, elle prétend avoir une nouvelle façon de comprendre son propre rôle dans son travail. « Les Américains ont plus de facilité à se mettre en avant en disant : “C’est moi, voici ce que je fais” ; mais plus important encore, “je peux le faire”. Cela m’a enseigné la confiance en moi et j’ai compris et accepté que c’était une bonne chose de montrer cette facette de ma personnalité. Je sais toujours que je dois continuer à apprendre, mais maintenant je m’implique plus dans le processus, c’est comme apprendre une nouvelle langue. Le monde a changé et rien ne semble avoir de sens. Nous nous débattons tous. Et pourtant, c’est ce qu’il me fallait pour trouver ma propre voie et la projeter dans mon travail. »

 

L’artiste semble également avoir trouvé le moyen de l’exprimer dans la théâtralité même de la performance historique : « Jouer correctement une partition est déjà assez difficile en soi, mais si vous suivez simplement ce qu’un compositeur du 19e siècle a écrit, la sonorité musicale sera de qualité. Avec la musique baroque, c’est différent. C’est plus proche du jazz ; la musique veut vous raconter une histoire. Vous devez l’interpréter. La danse, l’éloquence ou la rhétorique présentes dans cette musique sont autant d’éléments que vous devez sublimer sur la scène. Il faut les amener à la vie. Et c’est à moi qu’incombe cette responsabilité si intéressante. »

 

Sa propre expérience d’enseignement, loin de la détourner de son art, lui a permis de mieux comprendre sa proximité avec sa communauté. « On s’est laissé dire ce mensonge : “ceux qui peuvent jouer, jouent ; ceux qui ne peuvent pas, enseignent”. C’est extrêmement fâcheux. Selon mon expérience, les professeurs qui ont vraiment un impact sont ceux qui explorent et interprètent ce qu’ils essaient de vous apprendre.

 

L’autre mensonge évident, c’est que l’éducation musicale est réservée aux personnes qui veulent devenir des professionnels. Il est important d’accepter ceux qui veulent apprendre la musique pour l’apprécier, sans nécessairement devenir des professionnels. Tout le monde n’a pas besoin de savoir ce qu’est le Carnegie Hall. Nous avons tous des impulsions créatives que nous devons développer et mettre à profit. » Elle est vraiment convaincue:

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« Cette pandémie m’a aidé à réaliser qu’il y a beaucoup de choses que j’aime, mais que je n’ai pas pu apprécier à cause de mon état d’esprit en tant que musicienne professionnelle : ce mandat de toujours s’améliorer et d’atteindre un certain niveau de compétence. Cela a peu à voir avec notre sens profond de l’art en lui-même, de la façon dont il nous émeut. La technique est un moyen d’améliorer la communication, mais il y a aussi un besoin d’expression : je ne suis peut-être pas une bonne danseuse, mais la danse me fait du bien et j’aime ça. J’ai également appris à peindre des aquarelles. Je ne suis pas particulièrement douée, mais j’aime ça. Surtout à un moment comme celui-ci où occuper son esprit avec un exutoire créatif est une chose très saine à faire. Penser que si quelque chose n’est pas parfait, cela n’en vaut pas la peine, c’est l’opposé du bien-être. De plus, faire les choses de sa propre volonté stimule votre jugement et votre sensibilité. Vous n’appréciez pas quelque chose parce que quelqu’un vous dit que c’est bien, mais parce que vous en comprenez son fonctionnement interne personnel. »

Photo credit: Clara Anastasi

Il a fallu que je lui demande à propos d’une autre de ses passions, l’iconographie du violoncelle :

 

« C’est une préoccupation presque sociologique. J’ai commencé à regarder des tableaux mettant en scène des violoncelles et je me suis dit que je ne pourrais jamais tenir l’instrument tel qu’il y est présenté. Cela m’a ouvert les yeux sur l’évolution sociale et musicale de l’instrument. » Elle s’explique : « En effet, certaines de ces peintures révèlent des éléments qui ne s’appliquent pas nécessairement à la musique. Parfois, vous avez le portrait d’un noble dans un jardin avec un violoncelle ; on l’identifie alors comme une personne éclairée et éduquée. Cela ne signifie pas que l’ensemble de la musique baroque doit être jouée dans un jardin. Ces peintures sont des représentations sociales de la musique à travers les âges. Certains artistes ont cependant accordé plus d’attention à l’acte physique de l’interprétation musicale. Vous pouvez même voir des muscles se bander dans certaines de ces peintures, vous les reconnaissez alors comme de véritables performances. »

La position de la main dans le portrait de Luigi Boccherini peint par Pompeo Batoni en est un bon exemple, explique-t-elle : « On peut se demander s’il s’agit d’une représentation réelle de la façon dont Boccherini jouait ou s’il s’agit d’une pose. Mais à part cela, il nous éclaire également sur l’approche historique de l’instrument. Mon violoncelle a été fabriqué en Allemagne en 2012 contrairement à l’un des violoncelles utilisés par Boccherini au 18e siècle. Cela reste donc toujours une peinture intéressante à analyser sous l’angle ergonomique de la gestuelle. Cela vous donne une option sur la façon d’aborder l’instrument au-delà de ce qu’un enseignant peut vous dire. Vous pouvez adapter votre compréhension intuitive de la peinture à votre propre technique. »

Comme pour tous les autres artistes du monde entier, les choses ont changé pour Ángela depuis le début du confinement. Elle perçoit aujourd’hui ce défi comme une opportunité. « Les temps étaient déjà difficiles avant la Covid19, à présent je comprends qu’il est impossible d’attendre. Il fallait que je prenne l’initiative et démarre mes propres projets. Que je travaille sciemment sur ce qui était dans mon esprit auparavant et qui doit se concrétiser. Pendant le confinement, j’ai joué avec des musiciens pour lesquels j’avais une grande admiration. »

 

Elle admet que : « Par le passé, cette collaboration aurait nécessité beaucoup de voyages. Il y a donc aujourd’hui de nouvelles opportunités. L’aspect musical est toujours le meilleur, mais l’aspect collaboratif est formidable ; nous grandissons tous ensemble. J’essaie de créer un espace où toutes les personnes que j’ai rencontrées peuvent venir et contribuer à quelque chose de plus grand que nos propres efforts individuels. C’est ainsi que je vois mon rôle en tant que Thalie, une façon de créer des réseaux de soutien avec des talents partageant la même philosophie. »

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Ritratto de Luigi Boccherini 

circa 1764-1767

Pompeo Batoni (1708-1787)

C’est la muse qu’elle voulait incarner pour Mount Parnassus, et là encore sa vision concernant ce rôle est très personnelle :

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« Thalie est, entre autres, la muse de la musique pastorale. En Italie, elle est largement présente dans la musique vocale et la poésie profane, avec des récits très simplistes : le berger au cœur brisé et la jeune fille cruelle. C’est le “truc” des boléros ! Le raffinement esthétique est sublime, mais cette musique exprime des moments très communs de la vie, où se succèdent de nombreuses farces. C’est une évidence, de Monteverdi à Haendel, ainsi que dans la musique d’Antonio Caldara, dont les cantates sont le sujet de ma thèse de maîtrise. Mais Thalie est aussi la muse de la comédie, et pour moi cela inclut une notion ludique, un émerveillement et de nouvelles fantaisies. Tous les éléments surprenants que nous avons l’habitude de voir dans un concert de rock’n’roll, par exemple, je les retrouve dans cette muse : le public doit vivre une expérience. »

Photo credit: Clara Anastasi