Dov Houle

Traverso

Texte original de Jill Girgulis 

Traduction en français par A. Barbet

Entretien réalisé en Janvier 2021

Publié en Mars 2021

La flûtiste baroque Dov Houle est née à Toronto. Elle a connu sa première initiation à la musique grâce au chant, la flûte est venue après. « Dès mon plus jeune âge, j’accompagnais les opéras diffusés à la radio ou à la télévision. Je n’utilisais pas de mots, juste les voyelles, dit-elle. Mes parents m’ont encouragé alors qu’aucun des deux n’est musicien. Ils m’ont tout de même inscrite dans des chorales et à des cours de piano. En grandissant, la musique m’a toujours accompagnée. »

 

Son premier contact avec la musique baroque a été fortuit : « Mon père m’a emmenée dans un musée, alors que l’Orchestre Tafelmusik jouait dans le hall d’entrée… À partir de là, cette musique a toujours été dans un coin de ma tête. »

 

Dov Houle a passé des années au sein de la Canadian Children’s Opera Company (CCOC), ne passant à son instrument actuel (flûte traversière ou traverso) qu’à la fin de ses études secondaires. Ce changement est devenu nécessaire lorsqu’elle a commencé à souffrir de tension dans ses cordes vocales, mais aussi par le malaise grandissant qu’elle ressent quant à la compatibilité de l’opéra avec sa condition de femme transgenre.


« Les rôles auxquels je pouvais m’attendre ne m’attiraient pas du tout », dit-elle. « Mais en chant, j’ai toujours été attirée par le répertoire baroque. Il y a en effet beaucoup de pièces pour les voix aiguës qui ne sont pas explicitement genrées, ni dans un sens ni dans l’autre. »

Il a fallu un certain temps à l’artiste pour s’éloigner du chant, mais elle finit par embrasser la sérénité de la flûte traverso. « Vous êtes dans un contexte d’orchestre, assise derrière un pupitre, avec un instrument. En noire vêtue, plus discrète... »

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Photo credit: Sergio Veranes

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Photo credit: Sergio Veranes

Elle étudie au baccalauréat à l’Université de Toronto, mais est très surprise par l’intérêt limité pour l’interprétation historique. « Tout le monde voyait ce répertoire comme un exercice technique, plutôt qu’une interprétation noble de l’œuvre. »

Heureusement, son enseignante, Camille Watts, lui laisse la liberté de choisir son répertoire. Elle l’encourage à participer à des programmes d’été, comme l’Institut d’été baroque Tafelmusik (TBSI) où elle y a rencontré pour la première fois la fondatrice de Mount Parnassus, Catalina Guevara Klein.  


« Les gens de la communauté sont tout simplement adorables, quant à ceux qui jouent du baroque, c’est un groupe de marginaux », s’enthousiasme-t-elle. « Il y a cette stigmatisation selon laquelle nous sommes des gens ultras sophistiqués, évoluant selon les règles de l’art, mais la communauté est pleine de jeunes, de queers, qui se sentent simplement privés de leurs droits dans la musique classique traditionnelle. » 


Sa nouvelle enseignante, Allison Melville, l’invite à explorer de nouveaux horizons pour l’obtention de son futur diplôme. Elle cite notamment de précieuses expériences acquises lors de cursus à l’étranger. Pour la maîtrise, « je ne me sentais pas suffisamment à l’aise pour aller à l’étranger, alors j’ai fait ce qu’il y avait de mieux pour moi, j’ai choisi Montréal ». Elle entreprend ensuite un doctorat, mais en raison de l’aspect insulaire de la ville, elle y vit une insatisfaction face aux possibilités de performance.

« La flûte baroque, c’est un instrument de “garniture”, loin du “plat principal” de l’orchestre ; la plupart du temps, nous sommes accessoires », explique-t-elle en faisant référence au fait qu’elle n’a joué qu’une seule fois avec un orchestre pendant toute sa première année de doctorat. « Je commençais à me sentir vraiment éloignée de la communauté ».

Dov Houle a dû relever d’autres défis lors de son doctorat. Son enseignante de l’époque, Claire Guimond, prévoyait de déménager en Europe ; elle éprouvait aussi des difficultés à trouver un angle de recherche qui lui conviendrait. Elle a finalement décidé d’arrêter ses études en 2019, « ce fut à la fois une malédiction, mais aussi une bénédiction ».

Comme elle l’explique, « lorsque vous vous éloignez de l’école, très vite les opportunités de jouer se tarissent, alors que lorsque l’on est étudiante, les salles de spectacle, les espaces de répétition et les installations sont à votre disposition. » Elle se lance alors dans l’organisation de concerts, une tâche ardue au succès mitigé. « C’était énormément de travail, et j’avais juste l’impression que les bénéfices n’étaient pas ceux escomptés. »

Les réalités financières de la vie d’artiste l’obligent à occuper des emplois plus traditionnels dans l’administration et l’enseignement. Une réorientation qui lui permet d’avoir des revenus réguliers, mais qui lui coûtent personnellement. « Dire que les concerts ne me manquent pas serait un énorme mensonge », révèle-t-elle. « Ce que j’apprécie le plus, et surtout en musique baroque, c’est que l’on gravite avec des musiciens qui ont la même approche musicale. On partage le sens de l’interprétation, le rôle du musicien et les libertés qu’il peut s’octroyer. »

Dov Houle a été approchée pour la première fois par la fondation Mount Parnassus (MPF) au début de l’année 2021. Le moment était bien choisi. « Catalina m’a tendu la main, un instant tellement charmant. Honnêtement, j’espérais inconsciemment que cela arrive un jour, que l’on reconnaisse et apprécie mon travail suffisamment pour me demander de collaborer ».  

Dans le cadre de Mount Parnassus, Dov Houle a choisi d’incarner la muse de la tragédie, Melpomène, qui l’a attirée par la nature de la flûte. « Elle peut représenter le vide, une profonde tristesse. Elle se prête à l’expression de ces émotions lentes et langoureuses. La tristesse est un sentiment universel, mais il y a aussi beaucoup de beauté en elle. C’est un juste équilibre. Il n’y a pas de pièce baroque qui soit entièrement triste. Lorsque je joue, j’essaie vraiment de penser à ne pas ressentir la profondeur du désespoir en moi-même, mais à être capable de le communiquer au public. »

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Photo credit: Sergio Veranes

L’artiste est ravie d’être impliquée dans la MPF et admire les efforts déployés pour inclure les musiciens confrontés à la discrimination ou à des défis systématiques.

Elle admet qu’elle a hésité à révéler son identité de genre dans cette entrevue, mais elle a fini par se dire que cette opportunité s’est présentée, car quelqu’un a apprécié sa perspective unique. « Ce projet me donne une chance d’être différente, d’être sous les feux de la rampe, j’en suis vraiment reconnaissante. » Elle espère également aider d’autres personnes à réaliser qu’elles peuvent faire carrière dans la musique classique tout en étant ouvertement queers.

« Quand on est interprète, il ne sert à rien de cacher une partie de soi. On veut mettre tout son être dans la musique. Pour le faire de manière authentique, vous devez être vous-même. », conclut-elle.